Eklablog Tous les blogs
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Elena - Andreï comment ?

Andreï Zviaguintsev nous avait ravis, en 2003, avec son premier long-métrage, Le retour, Lion d'or au Festival de Venise. Cette histoire de retour d'un père absent prendant douze ans auprès de ses deux enfants, à l'occasion duquel - lors d'une expédition de plusieurs jours pour une partie de pêche - à la brutalité croissante du père se juxtaposait une nature russe de plus en plus sauvage, nous avait plongés dans le plaisir de l'inquiétante étrangeté. Et une course effrénée du jeune Ivan dans la forêt, entre autres, y témoignait d'un enthousiasme cinématographique remarquable.

Un cinéaste nommé Andreï, un enfant appelé Ivan en fuite dans la steppe russe... L'ombre de Tarkovski planait. Il n'en avait pas fallu davantage pour coller à Zviaguintsev l'étiquette d'espoir du cinéma russe. D'autant que son second opus, Le banissement, sur le retour à la campagne d'une famille russe, avait été un des grands films de 2007.

2012, troisième long-métrage, donc : Elena. Le portrait d'une femme d'hier aujourd'hui, dans une Russie aux lendemains qui déchantent. Un film noir, lourd, glauque. Un précipité, en 1h49, de la déchéance russe contemporaine. Générations, classes sociales, relations homme-femme, rien ne résiste : ce grand pays, aux yeux de Zvianguintsev, est devenu un chaos duquel n'émerge plus aucune, absolument aucune, ligne de sens.

Elena - Andreï comment ?

Après deux films éloignés de la ville, Zviaguintsev installe ses personnages à Moscou. Ce déplacement s'opère très subtilement, dans le long plan d'ouverture, fixe : au premier plan, un lacis de branches sombres qui masque la vue d'un appartement. Lentement, le changement de focale fait basculer la zone de netteté vers l'appartement en question. Welcome to town. Etranger, toi qui entres ici, abandonne tout espoir.

Elena est une ex-infirmière remariée à un riche industriel. Appartement à beaux volumes, meubles choisis, Audi dernier cri. Luxe, calme... mais pas de volupté. Sa vie, sans saveur mais avec l'assurance du confort matériel, s'organise autour d'un rituel immuable qui se chorégaphie dès le matin, dans des gestes devenus mécaniques. Se lever mollement, préparer le petit-déjeuner, aller dans la chambre de son mari, ouvrir les rideaux puis tirer légèrement le voilage pour en rectifier le pli, poser la main sur le lit en disant "Davaï". Dresser, autour de la table de la cuisine un fois que son mari est assis, le plan de la journée : ménage et courses.

Cette femme, on sait d'où elle vient. Une visite chez son fils, en banlieue, nous fait pénétrer dans l'immonde : un immeuble graffité, un appartement décrépit, un bonhomme crade, vulgaire, qui ne fait que picoler et cracher, qui  demande à sa mère, Elena donc, de mendier de quoi vivre à son mari. Sergei est sans emploi, inactif, brutal et sans aucun sens des respondabilités; ses deux petis-enfants sont nés "par accident", et sa femme est encore enceinte. Là aussi, l'apport du monde occidental se signale (en symmétrique inversé de l'Audi silencieuse et raffinée) : les jeux vidéos, bruyante création qui phagocyte, de fait, le puits sans fond du temps libre des banlieues moscovites ravagées par le chômage. Cependant, cette famille, toute russe qu'elle est, n'est pas sans rappeler celle de Maggie Fitzgerald, dans Million Dollar Baby. Pathétique.

Vladimir, le mari d'Elena, a lui aussi une famille : en tout et pour tout, une fille, jeune intellectuelle cynique qui refuse de voir son père mais ne tord pas le nez devant la rondelette somme de roubles qu'il lui fait parvenir chaque mois.

Un matin, dans l'appartement cossu, le rituel se fissure. Vladimir refuse d'intercéder en faveur du petit fils d'Elena, qui n'a pour tout futur qu'une alternative : l'université, si la famille arrose au bon endroit (mais pour cela il faudrait l'argent du beau-père), ou le service militaire dans le Caucase...

Après le choix de Sophie, jeune femme qui devait trancher entre son fils et sa fille à Auschwitz, il y aura celui d'Elena. Quel camp choisir, celui du sang (son fils, ses petits-enfants) ou celui du mari. A qui se rallier ? 

Elena choisira le sang. Dans la banlieue moscovite, la célébration de l'obtention des deniers de Judas, autour d'un vin pétillant bon marché, donne à Zviaguintsev l'occasion de filmer sans concession une scène d'une cruauté saisissante. Mais les sourire n'auront pas le temps de se dessiner jusqu'aux oreilles car même cet argent, au fond, ne suffit pas à entonner le chant du bonheur. Effectivement, dans les minutes qui suivent, Sacha, ce petit-fils pour qui tout un stratagème s'est mis en branle, pour lequel un avenir s'ouvre enfin sous la forme d'une épaisse liasse de roubles, Sacha donc descend retrouver ses potes avinés en bas de l'immeuble. Ils ont prévu un raid anti-SDF.

Cet atroce moment aura lieu, dans le no-man's land d'une lisière de centrale nucléaire. C'est le seul instant du film où de l'énergie sera déployée, mais une énergie mortifère. La caméra, portée à l'épaule, suit la bastonnade. Néanmoins, dans la pénombre, on ne voit pas qui frappe qui. Peu importe (où plutôt c'est fait exprès) si on ne voit pas qui gagne ou qui perd, qui reste allongé, qui s'enfuit à toutes jambes. Voilà bien une donnée du cinéma : rendre signifiant l'invisible. Car dans le fond, ce qui compte, c'est la violence des coups : la Russie est devenue un pays où la violence gratuite s'est substituée au sens, au vivre-ensemble. C'est l'humain qui est perdant. Indistinctement. 

Paradoxe supplémentaire : il y avait une trace d'humanité de ce film, une jeune intellectuelle cynique et fâchée prenant son père par la main dans un lit d'hôpital - cette trace sera diluée dans la solution d'un meutre par overdose de viagra. 

Noir, lourd, glauque, on vous dit. 

Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article